Il y avait un mois qu'elle l'avait reçue. Le facteur s'était trompé, c'était la première foi que ça lui arrivait. Ça lui avait fait tout drôle de recevoir comme ça une lettre qui ne lui était pas dédiée. Surtout qu'elle n'avait pas fait gaffe à l'adresse au départ, elle avait simplement déchiré l'enveloppe et hop! À la poubelle! Elle s'en mordit les doigts d'ailleurs, après coup « merrrrde....! je peux même plus la faire suivre, j'ai plus l'adresse! Roxanne, t'es trop co*ne! » n'empêche que la lettre l''intriga plus qu'autre chose. Normal, c'est pas toujours qu'on tombe sur un billet qui donne des ordres... pas un chose militaire non, plutôt un jeu. Elle eut envie d'y jouer, ça sonnait bien... bonne idée s'était-elle dit. Un garçon avait écrit, c'était certain: l'écriture était presque illisible, heureusement qu'elle avait Titouan comme ami, parce que lui, pour déchiffrer ses pattes de dindon, fallait y mettre du sien! Un instant elle se prit même à envier le véritable destinataire, il avait bien de la chance de connaître quelqu'un d'aussi marrant que l'expéditeur... elle aurait bien aimé que Titouan ou un autre lui fasse un jeu de piste via la poste!
M'enfin, c'était le destin, elle avait eu du pot que ça tombe dans sa boîte à elle. Même si elle mit un mois entier avant de se décider à s'y mettre, elle était drolement contente de l'avoir reçue! Dès que son emploi du temps se déchargea, elle entreprit de suivre à la lettre les indications: « va au cinéma, prend une place pour Juno, met des lunettes noires et une jupe rouge. N'oublie pas les maltesers et ne fais pas de bruit en les mangeant, ça dérangerai trop tes voisins! Quand c'est fini, avise une nana qui a l'air sympa et parle lui du film. Si elle s'avère réellement sympathique, invite-la à prendre un café avec toi, sinon, trouve quelqu'un d'autre. Il faut que tu rencontre une femme de préférence brune, les cheveux ramenés en un chignon, un beau sourire. À la prochaine! G. » Roxanne releva les yeux du feuillet et pouffa, c'était vraiment étrange comme mission... tadadam! Elle se transformait en Bond, Roxanne Bond! Sa blague ne la fit pas plus rire que le lecteur et elle fonça vers son armoire pour y rechercher une jupe rouge. Elle en avait une et l'enfila sur le champ. Sans prendre le temps de vérifier les horaires elle mit ses lunettes de soleil et galopa vers le premier cinéma qu'elle vit. Juno passait bien, la guichettière lui tendit un billet, comme par magie. La vendeuse de boisson et bonbons lui offrit un sachet de maltesers avec un sourire entendu et elle entra dans la salle de projection, interloquée. Elle s'assit n'importe où, pourvu qu'elle puisse voir l'écran et se plongea dans sa contemplation, sans penser à autre chose qu'au film qui fut génial. Effectivement elle mourrait d'envie de discuter de ce chef-d'oeuvre avec quelqu'un, de nature extravertie elle n'avait aucun mal à aborder les gens. Le plus dur était donc de trouver cette femme avec un chignon et un beau sourire. Dur dur...!
scrutant la foule qui sortait de la salle elle dénicha la perle rare et l'attrapa par le bras, certaine qu'elle aussi serait au courant de la machination. Mais non, pas du tout, la jeune-femme fut très surprise d'être ainsi aggripée dans un cinéma. Roxanne s'excusa vivement ce qui déclencha le sourire radieux de la fille. Génial! C'était celle qu'il lui fallait. Elles discutèrent un peu du film et partirent boire un café, comme si ça allait de soit. La femme s'appelait Eva, elle avait deux ans de plus que Roxanne et faisait des études de sociologie. Merveilleux. Roxanne lui raconta l'histoire de la lettre et le pourquoi du comment de leur rencontre fortuite, Eva parut enchantée du hasard qui s'était passé: c'était la première foi qu'elle s'essayait au chignon. A aller seule au cinéma également. Bras-dessus bras-dessous les deux jeunes femmes s'en allèrent promener, elles s'entendaient très bien et comptaient bien passer le reste de la journée ensemble, et pourquoi pas garder contact?
Titouan ce jour-là appela en vain chez Roxanne, elle ne rentra que le soir très tard. Il la pardonna très vite son absence lors de sa rencontre avec la nouvelle amie de son amie: il tomba raide dingue d'Eva et quelques années plus tard ils se marièrent, mais ça, l'histoire ne le dit que très rapidement (si vous y tenez tant, ils eurent même deux enfants !)
ce qui compte c'est qu'une semaine plus tard Roxanne eut l'heureuse surprise de trouver une autre missive inattendue dans sa mailbox. L'adresse n'était effectivement pas la sienne mais celle d'une « Satine Corico, 59 chemin du plus que parfait, 'code postal' Polonie. » Rien a voir donc avec l'adresse de Roxanne qui habitait rue des saules rouges, dans la capitale. Pas du tout un petit village au nom aussi obscur que « Polonie »! Mystère et boule de gomme. Une farce du facteur? Il en était bien capable... Sauf qu'elle l'aurait reçue plus tôt, c'était donc une nouvelle erreur. Mais ça l'amusait donc elle n'en fit pas plus cas, elle l'ouvrit malignement. Tant pis pour la Satine, elle en avait surement reçu d'autre, celle-ci lui était destinée par le hasard, la chance et le facteur farceur ou pas. Elle avait le temps donc l'étudia tout de suite, pressée d'une nouvelle aventure farfelue. « va à la fête foraine, n'importe laquelle mais vas-y. Monte dans la grande roue, fait du manège, ceux qui font gerber plus spécifiquement. S'il y a une plage près de la fête foraine, dors-y, sinon dors dans le premier parc que tu rencontre en partant tout droit. N'oublie pas ton baladeur ni tes sous. Chante du mieux que tu peux dès que la roue stoppera sa course, good luck! G. »
c'était quoi G. d'abord? Une initiale, un pseudonyme, un surnom? Et Satine? C'était étrange comme prénom. Cette foi pas de rencontre de prévue, dommage. Elle prévint Titouan qu'elle ne serait pas là du week-end et partit en quête d'une fête foraine. Par chance il y en avait une à quelques kilomètres, elle s'y rendit à pied « pour faire du sport et raffermir les mollets, ha! » de bonne humeur. La nuit tombait vite, elle du payer son entrée dans le manège « qui fait gerber », dommage... Elle en eut effectivement la nausée et descendit sitôt le premier tour terminé, jamais plus! Des gamins la montrèrent du doigt quand elle dégueula dans l'herbe et elle se sentit très peu ragoutante. En plus elle devait puer à présent. Elle se dirigea vers un stand de friandises et un forain l'examina, vit qu'elle portait encore la jupe rouge certainement, et lui tendit indifférement une pomme et un donut. Sympa! Elle se risqua à lui lancer un sourire radieux qu'il ne vit pas puis poursuivi son cheminement à travers les stands et les manèges. Elle tira à la carabine, perdit tout mais gagna par la seule force de son charme exubérant une énorme peluche de Dumbo. Formidable! Mais son altruisme l'emporta sur sa joie quand elle vit un bambins sangloter en disant qu'il aurait tellement aimé avoir le même à un papa incompréhensif. Le garçonet lui sauta au cou, lui laissant une longue trainée de bave sur la joue. Un véritable escargot, berk berk!
La grande roue était là, elle n'eut pas à payer l'entrée. Bon. Elle n'avait jamais su chanter, n'avait jamais essayé surtout. Alors quand la roue stoppa sa course elle eut beaucoup de mal à sortir quelques sons de son gosier. Mais ça sortit. Elle se boucha les oreilles et hurla sans le savoir, un air de Nirvana, Polly :
« Polly wants a cracker
I think I should get off her first
I think she wants some water
To put out the blow torch
...»
les têtes se tournèrent vers elle mais elle ne les voyait pas, ses yeux étaient perdus dans le lointain. Elle n'avait jamais entendu cette chanson. Peut-être quand elle était petite, peut-être aussi avant de naitre, mais jamais de sa propre volonté d'écoute. C'était étrange que ça sorte maintenant...
Une fusée de détresse la ramena à la réalité, elle se tut. Ignorer les gens qui la regardaient avec surprise s'avéra plus dur qu'habituellement. Parce qu'elle n'avait pas pour habitude d'hurler une chanson qu'elle ne connaissait pas sans doute. Elle trouva très vite un parc dans les environs et s'aménagea une place dans l'herbe. Tranquillement elle ôta sa veste pour s'en faire une couverture et envisagea de s'endormir. Entreprise mal-aisée, les bruits de voitures, de cris de joies venant de la foire, d'autres des appartements avoisinants, le sommeil était pratiquement impossible. Elle abandonna finalement le coin qu'elle avait choisi pour roder dans le parc. C'était un grand parc, elle avançait dans la pénombre, se cognant plus d'une foi à un arbre ou un banc. C'était grandiose. En définitive elle décida de retrouver son coin pour s'y laisser dériver, quitte à ne pas dormir de la nuit, au moins rêver éveillée! Mais elle tomba sur un homme, il apparut au détour d'un virage, elle ne le vit pas et le prit en pleine poire. Il était plus grand qu'elle et Roxanne se cogna sur son plexus. Elle leva lentement les yeux, un pressentiment terrible la saisit « et si c'était un violeur, un tueur, un psychopate, ou G. ? » l'homme lui sourit et recula un peu. Elle hésita entre détaler et s'en faire un ami, resta.
« -Tu n'es pas Satine. » il disparut dans la nuit, comme dans un film d'horreur, sauf qu'elle savait qu'elle l'avait déçu, il ne reviendrait pas et le facteur ne ferait plus de farces douteuses. Le pot aux roses était découvert. Too bad. La fatigue engendrée dans la soirée était immense, vomir et faire des manèges, chanter à gorge déployée et se cogner contre des arbres et un homme qu'on connait sans savoir c'était éreintant. Elle se pelotenna dans sa veste et s'endormit aussitôt. Le camion poubelle la réveilla et elle rentra chez elle en footing, fière de son aventure quand même.
Depuis, quand elle s'ennuie et que l'envie lui prend de faire des trucs sans queue ni tête, elle imagine une suite d'actions à accomplir, espérant revoir G. ou rencontrer la fameuse Satine. L'espoir fait vivre bien sur mais elle n'y croit pas trop: elle vient de revoir Moulin rouge et l'éventualité d'une fille dont le prénom serait réellement Satine est infime... Tant pis!